La Réunion à la rescousse des pétrels de Barau, oiseaux marins menacés d’extinction
Pour protéger deux espèces d’oiseaux marins endémiques de l’île de la Réunion, l’opération « Nuits sans lumières » est déployée auprès des communes volontaires jusqu’au 3 mai. L’objectif : réduire ou couper les sources de pollution lumineuses artificielles afin d’éviter que les oiseaux s’échouent.
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Première diffusion le mardi 28 avril 2026
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"Le pétrel de Barau, c’est un fucking trésor" résume Léo Chevillon, chargé de mission oiseaux marins à la SEOR (Société d’études ornithologiques de la Réunion), l'association à la manœuvre derrière l’opération Nuits sans lumière. Le pétrel de Barau et le pétrel noir de Bourbon sont endémiques de l’île, ils ne naissent qu’ici. Ils ont plusieurs particularités : les pétrels de Barau naissent dans les hauteurs de l’île, au Piton des neige ou au Grand Bénare, grandissent dans des terriers puis passent le principal de leurs vies sur l’océan, sans jamais revenir à terre. Entre les deux, une période cruciale et sensible : l’envol, qui tombe chaque année au mois d’avril. Au moment de cet envol, les oiseaux trouvent l’océan grâce à la lumière de la Lune. Problème : de plus en plus d’éclairages artificiels les induisent en erreurs et ils sont des centaines à s’échouer. "Cette année on estime que l’on pourrait atteindre 1 500 échouages", estime la SEOR. À une semaine de la fin de l’opération Nuits sans lumière on comptabilisait déjà entre 1 050 et 1 100 échouages.
Des efforts généralisés, mais contrastés
"La première fois ça a été une nuit sans lumière, c’était un symbole", se souvient Christian Léger. Onze ans plus tard, l’opération dure un mois (3 avril au 3 mai pour l’édition 2026) "la totalité des nuits d’envol des pétrels de Barau". Concrètement, seules les communes volontaires participent et adaptent leurs modalités, avec les conseils de la SEOR. D’autres sont conventionnées comme Saint-Paul.
Certains exemples fonctionnent bien : la ville de Saint-Denis par exemple a mis en place la télégestion des éclairages publics, entraînant une diminution de 10 à 15 % de l’éclairage sur le Barachois, front de mer historique du chef-lieu ce qui a permis de réduire à 2 ou 3 le nombre d’échouages. Idem dans le cirque de Salazie qui a baissé la luminosité de points stratégiques. "Ca fonctionne, on peut cohabiter, avoir de la lumière pour les usagers et faire en sorte que les pétrels atteignent la mer s’en s’échouer", explique Julie Tourmetz, responsable capacitaire du centre de soins de la SEOR. Idem à Salazie, où les efforts de cette année ont permis de passer d’une soixantaine d’échouages à deux seulement. Des "points noirs" demeurent d’après la SEOR. "Je peux dire en cette saison en récupérant des informations précises sur les échouage, qu’il y a une part importante liée au privé : industriels, restaurants, commerçants etc. Il y a eu un départ de trail sur un stade de foot qui a occasionné 17 échouages en une nuit", s’agace Julie Tourmetz.
Christian Léger, lui, suggère la mise en place d’un arrêté préfectoral "qui rappellerait qu’il faut respecter la loi". Car une loi existe déjà interdisant par exemple l’éclairage des vitrines une heure après la fermeture de magasins, "et pendant le mois d’avril, pour les pétrels de Barau, on fait un effort supplémentaire en éteignant plus tôt et en diminuant encore plus l’intensité des lumières. Ça serait tout à fait faisable mais c’est une question de volonté politique" conclut-il. Face à ce qu’ils considèrent comme un manque d’efforts, les militants de Greenpeace, Zéro déchet et Extinction Rébellion ont manifesté samedi dernier à Saint-Pierre où ils qualifient les mesures de "goutte d’eau dans l’océan" dénonçant des complexes sportifs éteints à seulement 22h dans des zones critiques.
Un réseau de sauvetage hors norme
C’est véritablement la mobilisation des salarié.e.s de la SEOR et de ses quelques 200 bénévoles qui rendent possible le sauvetage de centaines d’oiseaux. Car à la Réunion, la chaîne de solidarité est bien rodée et la sensibilisation largement ancrée dans la tête de la population. En cas de découverte d’un oiseau il faut :
- L’attraper avec un linge
- Le placer dans un carton troué
- Le déposer dans un lieu dédié comme les pompiers ou les commissariats
C’est là que la magie opère. Chaque jour, la SEOR reçoit des appels de toute l’île, de Saint-Joseph à Mafate, en passant par La Possession. Les bénévoles communiquent pour ramener l’oiseau jusqu’au centre de soins, à Saint-André. Quand l’oiseau ne nécessite pas de soins particuliers, il est relâché par un bénévole formé. 90 % des pétrels passés par le centre de soins sont aussi relâchés, les autres sont condamnés à l’euthanasie.
Les relâchés publics sont des moments chéris des Réunionnais et Réunionnaises qui viennent admirer ce "zarlor peï", ce trésor local. "C’est grâce à tous les usagers que l'on arrive à faire le travail de soins et de relâchés, sans les gens on ferait rien. La chaîne est super importante", insiste Benoit Gautier animateur nature à la SEOR.
"Il faut le protéger parce que c’est un oiseau rare", raconte Yasmine à ses petits-enfants, Elyas et Nora, déjà bien calés sur le sujet. "Il vole dans le ciel pour aller dans la mer", raconte le petit garçon de trois ans devant les cartons de Pétrels. Pourquoi sont-ils si importants ? "Parce qu’ils arrivent à nager dans la mer", sourit sa sœur et c’est vrai, les pétrels de Barau vivent plusieurs années en mer sans revenir à terre. Ils ont aussi une fonction écosystémique très importante rappelle Léo Chevillon : "Il va jouer un grand rôle en mer mais aussi sur l’île, car il va nicher très haut, en colonie très dense et va ramener beaucoup de nutriments de l’océan et par ruissellement ça peut nourrir toutes les forets en contrebas. Si on le perdait, on perdrait cet apport de nutriment et peut-être que les forets réunionnaises en souffriraient", conclut le spécialiste.