Publicité

Et si on allait rendre visite à monsieur Monet à Giverny

Il y a 100 ans disparaissait Claude Monet. Le peintre s'était installé à Giverny en 1883. Sa maison, son jardin sont tels qu'ils les a laissés. Ce village normand lui a offert sa nature et inspiré ses plus belles toiles. Et avant les Nymphéas, il y a eu les peupliers, les coquelicots et les Meules.

Par   7 min de lecture

La maison de Monet à Giverny
La maison de Monet à Giverny ©AFP - Riccardo Milani / Hans Lucas

En ce début des années 1880, le peintre traverse une période de grande précarité financière, tout en maintenant un train de vie bourgeois – cuisinière, tailleurs parisiens – bien au-dessus de ses moyens. Après avoir vécu près du Havre, puis à Ville-d’Avray, Argenteuil, Vétheuil et même Poissy, il cherche un endroit proche de Paris où il se rend chaque mois pour dîner avec ses amis impressionnistes. Il n'est pas exclu qu'il souhaite rester à l'abri des regards indiscrets, puisqu'il vit en concubinage avec Alice Hoschedé, qui n'est ni divorcée, ni veuve. Enfin, il lui faut une grande maison pour y installer cette famille recomposée : lui et ses deux garçons, Alice et ses six enfants. Grand amoureux de la Normandie, qu'il parcourt régulièrement en train, Monet connaît déjà bien ces bords de Seine.

Publicité

La légende veut qu'il ait aperçu Giverny depuis le train ; plus probablement, il explore méthodiquement la vallée à la recherche d'une maison disponible. "Au début du printemps 1883, il a trouvé le lieu où vivre, raconte Cyrille Sciama, le directeur du musée des impressionnismes Giverny. Alors il va jouer de son charme. Il parle assez bien. Il est bien habillé. Il va aller voir le propriétaire, Louis-Joseph Singeot. À l'époque, Giverny c'est extrêmement rural et Monet, avec son habit de bourgeois, doit en imposer. Et donc Singeot lui fait confiance. Monet ne lui a pas dit qu'il était fauché, bien évidemment. Et il va louer la maison. Et cette maison, il va la louer pendant sept ans, avant de l'acheter."

C'est donc à partir de 1890 qu'il entreprend de grandes transformations. Il remodèle le jardin, plante des fleurs, abat les arbres fruitiers, puis crée en 1893 le célèbre bassin que des milliers de personnes viennent voir chaque année.

À 45 minutes en train de Paris, le jardin de la maison a été conservé quasiment à l'identique. Avant de vous perdre dans cette nature luxuriante, prenez le temps de faire un détour par le musée.

Il y eut un avant les Nymphéas

Cette année, on commémore le centenaire de la disparition du peintre le 5 décembre 1926. De nombreux événements vont émailler cette année. Le premier d'entre eux, c'est l'exposition : "Avant les nymphéas. Monet découvre Giverny, 1883-1890", au musée des impressionnismes Giverny.

Cette exposition s'arrête sur les premières années de Monet dans le village de Giverny. Des années fondatrices au cours desquelles il explore son nouvel environnement : coquelicots et peupliers, prairies et collines, l'Epte et la Seine, la pluie et le brouillard, le soleil et les nuages.
"Parmi la trentaine d’œuvres présentées, beaucoup seront découvertes pour la première fois par le public, précise Cyrille Sciama. D’autres proviennent de collections privées et sont rarement, voire jamais, montrées. L’exposition réunit aussi des peintures emblématiques, comme l’Autoportrait de Claude Monet coiffé d’un béret."

Autoportrait coiffé d'un béret
Autoportrait coiffé d'un béret - Collection particulière © Tous droits réservés / Roy fox Fine Art Photography

Monet est un grand peintre de paysage, mais il ne faut pas oublier qu'il a débuté comme caricaturiste et que tout au long de sa carrière, il a peint des figures, c'est-à-dire des tableaux où la figure humaine est le sujet principal ou joue un rôle important dans la composition. En 1886, l'artiste réalise ce premier autoportrait avec son béret sur la tête et sa blouse de peintre. Le tableau est inachevé, et on peut imaginer qu'en bas à droite, le peintre avait prévu de faire figurer sa palette."On sent chez lui, dans ce regard, une angoisse terrible, analyse Cyrille Sciama. C'est l'angoisse de la création. Il est en plein doute. Et le fait qu'il n'ait pas achevé son tableau, montre le doute qu'il a sur lui-même. En même temps, Monet est quelqu'un qui s'estime fort. Il adore avoir des photos de lui dans son atelier. Il y a les photos de Nadar qui sont sur son bureau. Il reçoit des journalistes. Et il est content de son image."

Ce tableau, c'est l'une des icônes de l'impressionnisme. Et en cette année de centenaire il ornera un timbre.

À écouter

L'installation de Claude Monet à Giverny coïncide avec le début de ce que l'on appelle Les Séries. Autrement dit, ce choix de peindre les mêmes lieux et parfois les mêmes vues, au fil des saisons et des changements de lumières. Des peupliers, des meules, des coquelicots vont peupler les toiles du maître. Mais d'abord, il doit explorer et s'approprier le pays de Giverny. En 1885, au sud de sa propriété, il peint cinq tableaux, sous le titre Champ de coquelicots. Environs de Giverny. Il en reprendra le motif cinq ans plus tard, dans cinq nouvelles toiles, sur le plateau situé au nord du val de Giverny.

Champ de coquelicots. Environs de Giverny, 1885
Champ de coquelicots. Environs de Giverny, 1885 - GrandPalaisRmn (musée d’Orsay) / Martine Beck-Coppola / Service presse / musée des impressionnismes Giverny

Le commissaire de l'exposition nous raconte l'histoire de ce tableau : "C'est un paysage construit avec une ligne de fuite, un peu en diagonale sur la gauche. Trois plans. Rouge, vert, bleu et le bleu, c'est un bleu de pluie, un bleu un peu d'été où le soleil est caché par les nuages. C'est vraiment un ciel de Normandie, mais vous voyez qu'il y a aucune activité agricole. Il n'y a pas de charrette, il n'y a pas de curé, il n'y a pas de mères, il n'y a pas d'enfants et donc c'est un paysage totalement intemporel. Le tableau a une histoire un peu compliquée. Il a été à un moment donné attribué à Blanche Hoschedé (la fille d'Alice). Elle peignait sans cesse avec lui. Une conservatrice du Musée des Beaux-Arts de Rouen a décidé que ce tableau n'était plus de Monet, mais était de Blanche Hoschedé. Donc il est resté pendant quelques années attribué à Blanche. Jusqu'à ce que les chercheurs reprennent le travail. Mais on est aujourd'hui absolument sûr que c'est Monet qui a peint ce tableau. Blanche Hoschedé a une inspiration qui est très proche de celle de Monet, mais elle a une palette qui est beaucoup moins vibrante et plus lourde. Et les Coquelicots, c'est un thème que Monet a beaucoup développé, comme les peupliers."

Incontournables Meules

La série des Meules de Monet, réalisée entre la fin de l'été 1890 et le début 1891, regroupe 25 tableaux devenus mythiques. Au même titre que les Cathédrales ou les Peupliers, la série exposée chez son marchand Paul Durand-Ruel en mai 1891 marque l'histoire de l'art comme une entrée fracassante dans la modernité. La recherche de Monet sur ce motif date de ses premiers mois d'installation à Giverny. Dès 1884, certaines de ses œuvres traitent de la meule de foin. En 1885, il reprend le sujet, en y incluant parfois des figures.

La meule de foin, 1885
La meule de foin, 1885 - Kurashiki, Ohara Art Foundation

Des meules, des peupliers en fond et deux personnages. C'est l'été, il y a un enfant, certainement Michel ou Jean-Pierre Hoschedé. Une femme, probablement Alice. Elle a, peut-être, un livre en main. On est dans la vie privée de Monet. Ce n'est pas un solitaire, loin de là. Il a toujours quelqu'un qui l'accompagne. Ses enfants, sa compagne, et donc Blanche qui est à ses côtés et prépare les toiles et les couleurs.

"Il faut imaginer que Monet fait plusieurs œuvres à la fois, explique Cyrille Sciama. Monet voit le paysage comme une variation lumineuse qui change sans cesse. C'est pour ça qu'il travaille avec plusieurs œuvres l'une à côté de l'autre. Il varie progressivement sa touche et finit ses œuvres en atelier. Il ne faut pas imaginer que Monet revienne avec ses œuvres dans le paysage. Il les rapporte dans son atelier et si ça lui convient, il va retravailler. Si vraiment, il est satisfait et qu'il a aussi besoin d'argent, il va retravailler jusqu'à ce que l'œuvre soit finie, présentable, vendable par Durand-Ruel. Et à ce moment-là, il va signer. Il y a beaucoup d'œuvres de Monet qui ne sont pas signées, qui ont juste un cachet d'atelier, puisque Monet était perpétuellement insatisfait. Donc lorsqu'une œuvre est signée, c'est que Monet a décidé qu'elle était vendable, donc qu'elle était disponible aussi aux yeux du public."

Des pivoines qui annoncent les nymphéas

Dès son installation à Giverny, Monet évoque son jardin dans ses courriers : "Le jardinage m'a un peu absorbé, afin de récolter quelques fleurs pour peindre dans le mauvais jours", écrit-il à Paul Durand-Ruel en juin 1883. Et pourtant, le jardin de Giverny n'apparaît pas dans la peinture de Monet avant 1887, année où il consacre trois toiles à ses parterres de pivoines. Deux d'entre elles sont visibles dans l'exposition.

Ces deux œuvres qui viennent, l'une de Suisse, l'autre du Japon sont présentées ensemble pour la première fois. Une troisième version de cette œuvre existe, confirme le commissaire de l'exposition : "Elle serait dans une collection privée. On a pisté le tableau, on n'a pas réussi à l'obtenir. La version est plus violette."

Pivoines, 1887 (à g.) Fondation JL Prévost
Pivoines, 1887 (à g.) Fondation JL Prévost - (à dr.)Tokyo, The National Museum of Western Art

Des nymphéas jusqu'à l'obsession

En 1875, Joseph Bory Latour-Marliac crée à Le Temple-sur-Lot la pépinière qui fournira quelques années plus tard ses fameux nymphéas à Monet. Latour-Marliac avait trouvé une manière d'hybrider les nénuphars blancs européens pour créer de nouvelles variétés colorées qui résistaient à nos climats et au gel hivernal. En 1889, ces nénuphars d'un nouveau genre ont fait sensation à l'Exposition Universelle de Paris : "On ne sait pas si Monet a visité l'exposition universelle de 1889, regrette Cyrille Sciama. On a cherché les renseignements, on n'a pas trouvé de preuve matérielle. Ce qu'on sait, c'est qu'en 1893 Monet va écrire à Latour-Marliac pour lui demander les espèces de nymphéas qu'il peut planter dans son bassin. Les premiers nymphéas sont installés en 1894. Et Monet peint son premier tableau de nymphéas en 1895."

Le peintre y consacrera ensuite une grande partie de son travail.

À écouter

58 min

Vous trouvez cet article intéressant ?

Faites-le savoir et partagez-le.

Références