Par Benoît Collombat
Dernier plafond de verre du Rassemblement national, le monde des affaires s’est nettement rapproché du parti de Jordan Bardella depuis 2024. Enquête sur les coulisses d’un grand retournement.
Février 2026. Une dizaine de chefs d’entreprise du secteur de la plasturgie brave le froid en attendant de passer les contrôles de sécurité du Parlement européen à Strasbourg. Venus de toute la France, ces patrons ont rendez-vous avec des eurodéputés du Rassemblement national pour évoquer leurs difficultés. Joseph Tayefeh, le secrétaire général de Plast’Alliance, estime qu’il n’y a “plus de tabou” à rencontrer des cadres du parti d’extrême droite. Comme lui, de nombreux entrepreneurs saluent la mue libérale du RN.
Publicité
Il y a dix ans, sous l’étiquette FN, Marine Le Pen défendait encore une ligne “sociale-souverainiste”, elle incarnait la candidate des commerçants, des artisans, des petits patrons et s’en prenait souvent au Medef et au CAC 40. “J'ai souvenir de discours pendant lesquels Marine Le Pen parlait de fascisme doré pour définir les grandes banques, le système financier mondial qui capte les richesses et détruit l'économie réelle”, raconte aujourd’hui son ancien conseiller Florian Philippot.
Au Medef, la digue a cédé
Pendant près de deux décennies, le Medef, première organisation patronale, a de son côté tenté de faire barrage à l’extrême droite. En 2002, Ernest-Antoine Seillière, alors patron des patrons, appelait à voter pour le candidat Jacques Chirac, qualifié face à Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle. En 2011, sa successeure Laurence Parisot publiait une charge contre le FN dans un livre, “Un piège bleu Marine”Ouverture dans un nouvel onglet. Mais au fil du temps, la digue entre les grands patrons et l’extrême droite se fissure. Jusqu’à céder sous la présidence d’Emmanuel Macron.
Fin 2023, Marine Le Pen s’affiche dans un restaurant chic avec l’ancien patron d’EDF et de Veolia, Henri Proglio. En août 2025, le président du Medef Patrick Martin invite pour la première fois Jordan Bardella et une délégation de parlementaires RN à l’université d’été annuelle du Medef. En avril 2026, comme l’a révélé Le Nouvel ObsOuverture dans un nouvel onglet, Marine Le Pen dîne devant un club très select de patrons, en présence notamment de l’homme le plus riche de France, Bernard Arnault, du PDG de Total Energies, Patrick Pouyanné, ou du président de Renault, Jean-Dominique Senard.
“Il n’y a plus de barrière éthique à les rencontrer, toutes les barrières sont tombées, estime un conseiller de grands patrons. Les députés se tiennent bien à l’Assemblée, ils portent une cravate. Le personnage de Jordan Bardella a beaucoup aidé parce qu’il n’appartient pas à la vieille garde du Front avec tous ses relents antisémites.” Interrogé, le président du Medef, Patrick Martin, juge aussi le RN “moins clivant” qu’à une époque.
"Evangéliser” Bardella
Le rapprochement de certains patrons avec l’extrême droite s’est considérablement accentué après la dissolution de l’Assemblée nationale, en 2024. Les milieux d’affaires ont réalisé que le RN pouvait accéder à Matignon. Dans le même temps, la gauche, à travers La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon, est devenue la nouvelle cible des patrons. “Les événements récents nous font craindre terriblement LFI, déclare encore aujourd’hui, Patrick Martin, le président du Medef. LFI est extrêmement violent dans ses expressions et ça nous interroge quant à ce qui se passerait dans le pays si elle accédait au pouvoir”.
Les chefs d’entreprise estiment devoir aussi être “pragmatiques”. Le RN peut accéder à l’Elysée et il faut s’y préparer selon eux. “Les premiers qui auront tiré le fil seront les premiers remerciés”, confie, un brin cynique, le bras droit d’un des plus grands patrons français. “On se dit : il faut les éduquer, explique un autre cadre dirigeant d’une entreprise du CAC 40. S’ils arrivent au pouvoir, il faut qu’ils comprennent notre problématique.” Certains patrons ont espoir, en rencontrant l’état-major du Rassemblement national, et notamment son président Jordan Bardella, d’influer sur la ligne du parti. “Ils se disent : on va les évangéliser”, résume le sociologue Michel Offerlé, spécialiste du patronat.
Ces derniers temps, le RN n’a cessé d’envoyer des gages aux milieux économiques. En 2024, Marine Le Pen a dénoncé dans une tribune le mur de la dette et la “dérive des finances publiques”. Jordan Bardella, lui, promet aux entrepreneurs des baisses de taxes. Le parti d’extrême droite a aussi abandonné certaines de ses mesures phares comme la sortie de l’Union européenne – le “Frexit” – ou la retraite à 60 ans pour tous. Du miel aux oreilles du patronat. “Jordan Bardella a fait ce choix de parler plus à la droite, résume un cadre du parti. Il fait de la pédagogie auprès des patrons. Il a beaucoup travaillé cette image pro-business. On est pour la simplification, la baisse de l’impôt de production et la baisse du coût de l’énergie : et ça c’est pro-business !”
Sous couvert d’anonymat, un homme d’affaire milliardaire qui n’est pourtant pas réputé pour être proche du RN, affirme avoir perdu ses repères : “Aujourd’hui, vous avez une Marine Le Pen qui est néolibérale. Et il y a des moments où Jordan Bardella est le seul à défendre des positions pro-business. Même Macron n’est plus pro-business. Les repères classiques ont pété ! A vrai dire, le parti qui défend aujourd’hui le plus mes intérêts catégoriels de patron, c’est le RN”, lâche-t-il.
“Je ne veux pas être du côté du silence des pantoufles”
Si des secteurs comme la défense ou l’aéronautique ont été les premiers à établir des contacts réguliers avec le RN, d’autres, comme les banques et les assurances, semblent encore en retrait. Pour certains patrons, il y a un devoir moral à résister à l’extrême droite. Pascal Demurger, directeur général de la Maif, a par exemple refusé toutes les sollicitations et invitations. “Ce dont a le plus besoin le Rassemblement national, c'est d'une forme de légitimation. C'est de montrer au grand public que le RN est devenu un parti fréquentable, analyse le dirigeant. Il y a une forme d'adoubement qui me semble extrêmement dangereux.”
À écouter
8 min
Rares sont les patrons d’entreprises du CAC 40 que nous avons sollicités à tenir ce type de discours. Mais Stéphane Boujnah, le PDG d’Euronext, l'opérateur boursier européen, estime qu’il est aujourd’hui de son devoir de sortir de sa réserve habituelle. Il refuse de rencontrer des élus ou des dirigeants du RN dans un cadre privé, et tient à le faire savoir. “Le silence des pantoufles est souvent plus dangereux que le bruit des bottes que souvent il précède. Je ne veux pas être du côté du silence des pantoufles”, dit-il avec gravité. Pour le journaliste Laurent Mauduit, auteur du livre “Collaborations”Ouverture dans un nouvel onglet, une enquête sur les milieux d’affaires et l’extrême droite (La Découverte, 2025), nous vivons un moment de bascule. “L'Histoire nous enseigne qu'il n'y a jamais de prise de pouvoir sans l'aide des milieux financiers, et il me semble qu'on vit un moment historique. La jonction n'est pas totale. Il y a des patrons qui renâclent, qui ne sont pas enthousiastes, mais la dynamique est enclenchée”, estime-t-il.
Lire l'enquête intégrale sur franceinfo.fr
Extrême droite : le grand retournement du patronatOuverture dans un nouvel onglet par Élodie Guéguen
Contacter la cellule investigation de Radio France
Nous transmettre une information de manière anonyme et sécurisée : alerter.radiofrance.frOuverture dans un nouvel onglet
Nos réseaux sociaux :